VIII
Elyia retourna précipitamment à l’hôtel, se jeta sur son ordinateur et le connecta au serveur central du visiphone cheurain. L’enquête de Chad avançait trop vite à son goût alors que la sienne n’avait pas évolué d’un pouce. À vrai dire, ce n’était pas qu’elle progressait trop lentement – Elyia ne se sentait pas pressée par le temps –, c’était que ce petit inspecteur d’opérette fonçait tête baissée vers ce qu’elle cherchait, elle. Or, avec sa finesse de dinosaure impotent, il finirait par gagner son aller simple pour le columbarium, en alertant le cerveau jaïlor de l’équipe adverse.
À aucun moment Elyia n’avait eu l’intention de respecter les rites de l’investigation policière. En épluchant le dossier remis par Saryll, elle avait repéré la faille cheuraine dans laquelle s’était infiltré l’agent de Jaïlur, une faille qu’elle aussi pouvait investir grâce à la manipulation politique. De là, il serait facile de détecter le tricheur jaïlor et de le retirer du jeu avec un minimum de casse, sans s’attaquer aux structures qu’il avait mises en place depuis dix ans. Le nom de la faille était Ministère de l’Intérieur. Les structures s’appelaient Police d’État.
Deen Chad remontait les filières d’Axid, un flic comme lui, par le bas. La méthode aurait dû être totalement inefficace, butant sur les verrous posés par le sommet. Mais, par Mani, Axid avait mis le doigt sur le digit d’un ascenseur sans étape, et Chad était monté en route. Elyia se foutait que le Jaïlor fasse exploser l’ascenseur, mais elle craignait que l’explosion ne fasse s’effondrer tout le bâtiment.
La connexion avec le transcom du département Info d’Invest s’établit à l’instant où elle commençait à s’énerver. Immédiatement, Elyia s’enfonça dans les protections, à la recherche du dossier Hherkron/Axid, engageant une formidable partie de cache-cache électronique avec le maître-processeur. La règle du jeu était simple : tant que le master supposait que l’anomalie était interne à Invest, il maintenait ses liaisons transcom sans faire d’appels de codes, et tant qu’il ignorait le fichier objectif, il ne pouvait verrouiller qu’au hasard les chemins empruntés par l’intrus. Elyia sautait de poste en poste et de département en département pour maintenir l’anonymat de sa violation, essaimant virus après virus dans chaque élément du réseau afin de retarder son éviction.
Ce qui devait arriver arriva : un informaticien repéra le manège et se substitua au master pour pister l’épidémie. Elyia se synchronisa sur sa quête, parasita son coprocesseur et se glissa dans la mémoire centrale.
— Fiente de bran ! (Elle se rejeta aussitôt en arrière, puis elle sourit.) Chapeau !
De l’autre côté de la ville, un informaticien venait de déconnecter le transcom d’Invest. Il ne lui avait laissé qu’une poignée de picosecondes pour visiter les fichiers, juste le temps d’enregistrer le dossier d’instruction des affaires Hherkron et Axid que Dobber Flak lui avait déjà donné et auquel Chad n’avait rien ajouté.
— Bran de bran de bran de bran ! Qu’a-t-il foutu des mémoires d’Axid ?
Elyia martyrisa la moquette de sa suite d’un pas ravageur. Ce que le tueur avait récupéré chez Hherkron n’avait aucune importance parce que, même s’il n’était pas tout à fait certain que personne n’en avait eu connaissance, il lui suffisait de corriger le tir. Par contre, il ignorait ce qu’Axid avait découvert par ailleurs, et qui l’avait fait se déplacer sur la côte Rouge. Donc, il ne pouvait se protéger qu’à l’aveuglette, en ratissant un poil trop large.
— Ouais, et alors ? Alors, Elyia, tu t’assois et tu me fais le plaisir de tout reprendre à zéro.
Mieux que s’asseoir, elle s’allongea, bras croisés sous la tête et poursuivit ses raisonnements à voix haute :
— Je suis le Jaïlor. Je tue Hherkron… Pourquoi ? Qu’ai-je découvert sur ce techno anodin ? Qu’il bossait pour Ender ? Non. Saryll a vérifié les procédures de sécurité, la vieille Elyia aussi. (Elle ferma les yeux.) Bon, j’ai flingué Hherkron, je me rendors tranquillement et quelque chose me réveille. Quoi et quand ?
Elyia redressa le buste d’un seul bloc, les yeux grands ouverts.
— Mani ! C’est Mani qui déclenche l’alarme en fouillant dans mes affaires. Qui c’est cette nana qui fout le bordel dans mes papiers ? La légitime d’un flic qui est en train de démonter la mort d’Hherkron. Non… non, c’est plus fin que ça… Mani tripote le même dossier qu’Hherkron, celui pour lequel je me suis débarrassé de lui. Là, je l’ai mauvaise, parce qu’il y a une pilule qu’on ne me fera pas avaler, c’est celle du hasard. J’ai peut-être descendu Hherkron un peu vite ! Un seul indiscret c’est un fouille-merde, deux c’est une organisation. Et voilà un rayon que je connais bien… On est vendredi, je colle un mouchard sur les Axid et j’attends… Pas bien longtemps : Axid me conduit directement chez…
Elyia bondit sur l’ordinateur, appela le document cheur, l’index cartographique et le cadastre. Dix minutes plus tard, elle ignorait toujours ce qu’Axid avait fait de ses deux dernières journées, mais elle savait pourquoi le Jaïlor les lui avait accordées : il avait un problème plus urgent à régler : Ender. Et Deen Chad s’enroulait dans la même spirale, dont il était le seul à ignorer encore qu’elle avait pignon sur rue, dans l’Agrégat d’Eben, en tant qu’assureur.